À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes 2024, nous mettons en lumière Sophie, une jeune productrice de lait passionnée qui incarne la force et la détermination des femmes dans l’agriculture. Co-propriétaire de la Ferme Panama avec son mari, Sophie jongle avec brio entre les responsabilités de la vie agricole et l’épanouissement de sa famille. Son parcours inspirant illustre la contribution des femmes dans un secteur souvent dominé par les hommes. À travers son histoire, nous célébrons non seulement son engagement envers l’agriculture durable, mais aussi le rôle crucial des femmes dans la construction d’un monde plus égalitaire et inclusif.
Découvrez cette jeune femme passionante et rejoignez-nous pour honorer toutes les femmes qui œuvrent chaque jour pour un avenir meilleur.
Quel métier voulais-tu faire quand tu étais petite?
Je voulais être pompière! Je me voyais faire un travail très physique et mentalement prenant. Je pense que la ferme c’est un bon fit!
Comment es-tu arrivée à la Ferme Panama?
J’ai rencontré Francine, la propriétaire de la ferme, il y a 20 ans de cela. Je suis tombée en amour de son fils Dave. Ça fait maintenant 15 ans qu’on travaille ensemble et 6 ans que je suis copropriétaire avec Dave, mon mari.
Pourquoi le nom : Ferme Panama?
Francine, l’ancienne propriétaire, voulait un nom qui traverse le temps. À la ferme, on fait poussé du bonheur et du soleil, alors c’est devenu la Ferme Panama.
Maman de 3 enfants, co-propriétaire de ferme, comment fais-tu?
C’est un choix. Nous, on voulait une petite ferme et être capable de faire le travail à tous les jours.
Combien d’animaux as-tu dans ta ferme?
On a 80 vaches, 27 poules, 2 chiens, 1 cheval et cet été j’avais 3 oies et 1 canard. Ils font partie de la ferme, c’est leur maison.
Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton métier?
Travailler quotidiennement aux côtés de mon époux est une expérience formidable. Chaque jour apporte son lot de découvertes et de sens. Produire du lait avec des vaches nourries à l’herbe est pour moi la plus belle des missions. Nous travaillons en symbiose avec la terre, en prenant soin de nos vaches. Observer la biodiversité s’épanouir autour de nous est une source de joie. Voir des oiseaux, de nouvelles hirondelles à chaque saison, et voir les moineaux attaquer les hirondelles qui mangent nos plastiques de balles rondes, c’est pratique. On n’a même pas besoin de s’en occuper. Observer nos vaches vivre au rythme des saisons , c’est cela qui me fait vibrer.
Quel est ton parcours scolaire?
J’aurais aimé qu’au primaire on m’ait dit que devenir fermière était une vraie profession. Une profession qui te permet de faire de l’activité physique tous les jours, de rester en forme, et d’aider d’autres familles. C’est quelque chose qu’on oublie souvent d’enseigner à l’école : qu’on peut réussir et s’épanouir dans ce domaine. Avant de me lancer dans l’agriculture, j’ai exploré différents secteurs comme les arts plastiques, la mode, et même la mécanique automobile. L’année dernière, j’ai décidé de retourner à l’école pour obtenir un DEC en gestion d’entreprise agricole.
Qu’est-ce que tu aimes le plus dans la traite?
Toucher mes vaches, ce sont mes championnes ! La traite reste un moment privilégié avec chaque vache. C’est un instant doux et paisible, empreint de respect envers l’animal. C’est là que l’on reconnaît tous les efforts nécessaires à la production laitière. Ici, nous privilégions une alimentation à base d’herbe, récoltons du foin et leur distribuons à la fourche. Le choix d’élever des vaches m’appartient, il n’est en rien imposé. C’est une démarche naturelle, une responsabilité que j’assume pleinement. Je les observe naître, grandir durant leurs premiers jours, devenir des génisses, se nourrir à l’extérieur et enfin, retourner à la terre.
As-tu une vache préférée?
Je les observe dès leurs premiers jours, les voyant évoluer en génisses puis en taures. Je les observe sortir pour brouter l’herbe à l’extérieur, puis je les vois restituer à la terre ce qu’elles prennent. Cela me passionne complètement. C’est une expérience incroyable ! J’adore mes vaches, c’est ma passion !
Aimes-tu conduire un tracteur? Ça devait être stressant?
Adolescente, je rêvais de conduire un véhicule à six vitesses pour faire mes courses à l’épicerie. Malheureusement, j’ai hérité de la Dodge Caravan de mes parents. Mais quand Dave m’a offert mon propre tracteur, mesdames et messieurs, c’était une journée mémorable. Mon F100 était enfin à moi, et même si l’odeur de Fiat est bien présente, j’adore sentir cette essence. Ce tracteur, c’est bien plus qu’un simple engin. Il me rend service au quotidien : fauchage, ramassage des balles rondes, tout ce qu’il faut pour préparer la nourriture de mes vaches en hiver. Le tracteur, c’est ma passion.
Même si cela peut sembler moins exaltant pour certains, pour moi, c’est un plaisir. Je suis une personne dynamique, toujours pleine d’énergie. On m’a rapidement appris à manier délicatement cet engin massif mais fragile. Il faut veiller sur la clutch, l’embrayage, et prendre soin de chaque détail.
Combien de fois sors-tu tes vaches au pâturage?
Nos vaches sortent deux fois par jour. Le matin, nous les rentrons pour la traite, leur donnons leur ration de céréales, puis les laissons à l’extérieur. Nous les surveillons tout au long de la journée et les rentrons à nouveau pour la traite du soir. Ensuite, elles retournent à l’extérieur et passent la nuit en plein air. En cas de canicule, nous les maintenons à l’intérieur et les sortons la nuit si possible. Nous adaptons nos pratiques en fonction des températures et des saisons pour leur bien-être.
Pourquoi c’est important pour toi?
C’est quelque chose que j’ai découvert grâce à la tradition de la Ferme Panama, où les vaches ont toujours eu accès aux pâturages. Dave n’a jamais dévié de cette pratique et a toujours cherché à maintenir la rentabilité tout en la respectant d’année en année. J’ai appris ces valeurs de Francine, qui les a transmises à Dave, et à mon tour, elles m’ont été transmises. J’espère pouvoir perpétuer cette tradition en la transmettant à d’autres personnes, car la notion essentielle de laisser les vaches au pâturage et de les nourrir d’herbe reste fondamentale.
Qu’est-ce que cela implique comme préparation?
Le pâturage représente un défi en soi. Gérer un troupeau de vaches implique de les conduire avec finesse, de veiller à ce qu’elles ne s’éparpillent pas chez le voisin. Cela demande d’apprendre à les manipuler, à les comprendre, à voir le monde à travers leurs yeux, à connaître les champs et à gérer leur alimentation en extérieur, malgré les aléas météorologiques parfois contraignants. La clôture des pâturages est également essentielle pour éviter qu’elles ne consomment n’importe quoi. Année après année, nous explorons ce domaine qui regorge de connaissances profondes, où nous franchissons de nouveaux paliers d’apprentissage. Le pâturage des vaches n’est pas une entreprise que l’on peut entreprendre du jour au lendemain, mais une fois lancée, je pense sincèrement qu’on ne peut plus s’arrêter.
Est-ce qu’il y a des risques?
Absolument, garder les vaches à l’intérieur comporte également son lot de risques constants. La vigilance est de mise en permanence.
Comment les vaches réagissent quand elles sortent pour la première fois au début de l’été?
C’est un véritable cycle, chaque année, avec les pâturages, où les vaches vivent au rythme des saisons. Ce qui est magnifique, c’est l’arrivée du printemps, on le ressent jusque dans nos os, dans l’air, dans le vent, et les vaches le ressentent aussi. Les plus âgées trépignent d’impatience à l’idée de sortir. À la moindre ouverture de porte, elles tirent sur leur chaîne, se demandant si c’est leur tour. Le lendemain, cet enthousiasme est contagieux, et elles le transmettent aux autres vaches. Le jour où elles sortent enfin, c’est tout simplement magique. Cela ne cesse jamais de m’émerveiller. J’attends le printemps avec impatience, tout comme mes vaches qui ont hâte de sortir, de se retrouver, de tisser de nouveaux liens. C’est toujours beau à voir, comment elles établissent une hiérarchie entre elles.
Pourquoi tes vaches sont attachées dans l’étable?
La vache a simplement besoin d’un endroit pour se reposer, se nourrir et suivre sa routine. Nos vaches passent l’hiver à l’intérieur et vont au pâturage en été. Même lors des évaluations d’Hostein Canada, nous obtenons toujours de très bonnes notes en matière de bien-être animal. Même si elles restent à l’intérieur en hiver et que c’est moi qui les paille et les nettoie, elles se portent bien. Les vaches ne souffrent pas d’être attachées. Elles ont tout ce dont elles ont besoin. Elles ont un fermier qui vient les voir six à sept fois par jour, qui les touche et les traite. Les avoir attachées de cette manière me permet de les avoir à mes côtés tout l’hiver. Cela me permet de m’asseoir à côté d’elles, de me détendre et de prendre un café.
À l’automne, les vaches ont-elles hâte de vouloir rentrer?
C’est la même chose à l’automne : dès qu’on ouvre la porte, les vaches les plus âgées se couchent. Essayez de lever une vache qui ne veut pas sortir, elle sait que c’est l’hiver, elle veut juste se détendre, se faire nourrir, caresser, câliner et profiter de la saison. Je dirais que c’est tout à fait normal, car arrivé à l’hiver, j’ai juste envie de fondue chinoise et de Netflix, c’est tout à fait normal.
Que donnes-tu à manger à tes vaches?
Elles mangent de l’herbe.
Quels sont les avantages pour une vache de manger du foin?
Une vache est née pour manger du foin. Elle peut le faire pendant 15 ans si elle le souhaite. La vache Louis d’Or, par exemple, aura 14 ans en avril. On ne peut pas forcer une vache à manger du foin, à être malade. Elle ne peut pas non plus surproduire de lait, c’est naturel. Ce qui est encore plus intéressant, c’est que lorsqu’elle consomme du foin, elle le recycle en fumier qui enrichit les sols, permettant ainsi de faire pousser davantage de foin. C’est un cycle naturel. Nous n’avons pas besoin de retourner les sols pour planter des cultures, elles se nourrissent de plantes vivaces.
Quelles races de vaches as-tu?
Nous élevons principalement des Holstein, mais nous avons également des Montbéliardes. Nous avons croisé nos Holstein avec des Montbéliardes, des Suisses Brunes et des Ayrshires. Notre croisement favori est celui des Holstein-Ayrshire, car elles présentent une longévité incroyable. Nous optons pour des croisements car les Holstein ne répondent plus à nos besoins en termes de longévité et de santé en général.
As-tu des projets pour le futur?
Mes projets personnels diffèrent de mes projets liés à la ferme laitière, qui eux-mêmes diffèrent de nos projets familiaux. Nous devons toujours trouver un équilibre tout en tenant compte de nos finances. Les projets liés à la ferme incluent la préparation au vêlage. Nos vaches restent avec leurs veaux pendant deux, trois, voire quatre jours si nécessaire. Nous visons à créer un espace dédié à l’accueil des mères et de leurs petits, ainsi qu’à la préparation au vêlage. Ensuite, nous les ramenons dans la vacherie pour qu’elles soient en face de leurs veaux et entament leur lactation.
Est-ce que tes enfants te donnent un coup de main?
Nos enfants participent activement aux tâches de la ferme, chacun selon ses préférences et ses aptitudes. Notre fils est très attiré par le travail sur le terrain, le jardin et la serre. Alice, quant à elle, se passionne pour la transformation des produits. Elle récolte les légumes et les transforme, s’occupe également de ramasser les œufs et de préparer des biscuits. Anne, en revanche, se concentre davantage sur les animaux. Elle aime s’occuper des veaux et détecte rapidement tout signe de maladie. Elle participe également à la traite et à la mise en place de la trayeuse. Chaque enfant trouve son propre intérêt dans les différentes tâches de la ferme, ce qui contribue à une atmosphère dynamique et enrichissante.
De quoi es-tu le plus fière?
C’est une expérience enrichissante de pouvoir partager mon métier ici à la Ferme Panama. Nous accueillons de nombreuses personnes, des amis, de la famille, des cousins, des cousines, et Dave a une grande famille. Nous recevons également des adolescentes pour leur première expérience de traite. Elles me voient gérer un troupeau de 80 vaches et se disent que si je suis capable de le faire, elles peuvent accomplir n’importe quoi dans la vie. Gérer des vaches, ça demande une force incroyable ! Elles observent comment je m’y prends et elles s’impliquent, mettent la main à la pâte. Elles installent les trayeuses sur les vaches, les touchent, participent activement, et comprennent que le métier de fermier, c’est tout ça.
Je reçois aussi des adolescents qui constatent qu’une femme est propriétaire d’une ferme. Je leur montre que c’est moi qui travaille sur le terrain, moi qui gère mon tracteur. Ce n’est pas seulement mon mari qui possède la ferme, c’est à moi aussi. Je n’hésite pas à leur dire : “C’est ma ferme.” Récemment, nous parlions de Florence, la vache que j’ai aidée à mettre au monde. Je n’avais pas encore donné de nom à cette vache, puis ma mère m’a dit que je lui avais donné une part de moi.
Deux semaines après, ma tante Florence est venue à la ferme pour mon anniversaire. Lors de ma fête, nous accueillons tous ceux qui veulent venir, c’est une grande fête. Après le souper, tout le monde se retrouve à l’étable pour participer à la traite, 60 personnes ensemble. Ma tante Florence était là devant moi, entre deux vaches, et elle m’a raconté une histoire touchante. Son père, en Abitibi, élevait des vaches, c’était son métier de producteur laitier. Un jour, elle lui a demandé si elle pouvait faire cela aussi, et il lui a répondu non, qu’elle devait trouver un emploi en ville. Elle lui a répété que c’était ce qu’elle voulait faire, mais il a vendu le troupeau et tout le reste. Cinquante-cinq ans plus tard, elle était là, devant moi, voyant accomplir ce métier qu’elle avait toujours voulu faire.
C’est l’évolution, et il ne faut pas oublier les femmes qui ont rêvé, qui se sont battues, et c’est grâce à elles qu’aujourd’hui, je peux être fermière. C’est un hommage à leur persévérance et à leur détermination.
Est-ce que des femmes t’ont inspirées?
C’est moi qui inspire d’autres femmes sur Instagram, sur TikTok, sur Facebook. Beaucoup de personnes viennent me parler, et cela a ouvert un véritable échange entre fermières. Une femme est même venue m’apprendre à abattre mes poulets, c’était une expérience incroyable. Je ne savais pas comment faire, mais elle si. Nous nous sommes rencontrées sur Instagram, et cela a permis cette belle connexion. Ce que je veux transmettre, c’est non seulement l’inspiration pour d’autres femmes à devenir fermières, mais aussi l’importance de produire ce que l’on consomme, de transformer, de mettre la main à la pâte. Je trouve que l’agriculture est une belle chose, pleine de sens et de connexion avec la nature.