COVID-19 – Les producteurs de lait fidèles au poste

Chers producteurs,

Il y a beaucoup de pression sur les chaînes d’approvisionnement alimentaire ces dernières semaines. Les habitudes de consommation sont dures à prévoir et dépendent de décisions gouvernementales qui changent de jour en jour.

À la mi-mars, les consommateurs se sont précipités pour faire des stocks face à la pandémie. Les rayons de produits laitiers se sont vidés en un temps record à l’épicerie. Nous avons même ajouté une journée additionnelle en mars pour répondre rapidement à cette croissance de la demande.

À la fin du mois, les ventes au détail ont repris un cours normal. Les consommateurs qui avaient fait des stocks ont diminué leurs achats. En parallèle, le gouvernement du Québec a annoncé la fermeture de toutes les entreprises dites non essentielles, incluant les hôtels, restaurants et institutions (HRI). C’est une grosse part de notre marché!

Pour l’ensemble des produits laitiers, les HRI représentent environ 35 % de nos ventes. Dans le cas de la crème, c’est près de 60 % de ce marché. Ça fait beaucoup de crème en surplus. Une partie du déclin des ventes en HRI se sont transférés vers le marché de détail, un pourcentage du lait de certains fromages et du yogourt par exemple, mais pas toutes. Ces reculs ont eu pour résultat une réduction importante des réquisitions journalières de lait et un engorgement du marché de la crème et dès la fin mars.

On a fait le tour des possibilités pour placer le lait. Les usines beurre-poudre travaillent à plein rendement. On essaie de trouver plus de place pour le stockage, pour transformer tout ce qu’on peut en beurre, poudre et fromage. Les PLQ, de concert avec un transformateur, ont aussi fait un don de 2 millions de litres de lait aux Banques alimentaires du Québec qui seront transformés en 200 000 kg de fromage. D’autres entreprises de transformation contribuent aussi à certains dons supplémentaires. Tout le monde met l’épaule à la roue.

Malgré tous ces efforts, il y a un surplus qu’on n’arrive pas à placer. Il faut donc s’ajuster du côté de la production. On le sait, les vaches n’ont pas de robinet pour contrôler la production. On a dû se résigner à disposer de certains volumes. Aucun producteur ne fait ça de gaité de cœur. On travaille fort pour produire un lait de qualité afin de nourrir toutes les familles du Québec, c’est notre motivation à se lever chaque matin.

Mais c’est une solution extrême pour répondre aux variations rapides de la demande. Les marchés sont imprévisibles. C’est du jamais vu. Et c’est partout au Canada, mais dans le reste du monde aussi. C’est un défi qu’il faudra surmonter ensemble, avec nos partenaires de la filière. Ce n’est pas en montrant du lait jeté sur les réseaux sociaux qu’on va ramener la situation à la normale. Ça ne fait que fâcher nos concitoyens et créer de la confusion. Ces images vont rester dans l’imaginaire collectif longtemps. Il faut remédier à ça.

C’est pourquoi il a fallu mettre en place des mesures pour réduire le volume de production le plus rapidement possible. La limitation des tolérances est l’option qui nous permettra de voir des résultats le plus rapidement. C’est notre devoir de tenter de diminuer la production journalière. Je fais appel à vous tous pour essayer de limiter collectivement nos livraisons et de ne pas attendre à la fin du mois pour retirer les surplus de la chaîne d’approvisionnement. Il faut tous faire un effort pour maintenir un approvisionnement régulier tout au long du mois. Je suis persuadé que nous saurons nous adapter. Des mesures sont aussi prises dans les autres provinces de P5 et le comité sur le quota de P5 continue de suivre les besoins du marché chaque semaine pour s’ajuster rapidement.

Je sais que plusieurs d’entre vous ont vu des tablettes d’épiceries vides, du rationnement dans les achats des consommateurs. C’est un paradoxe inacceptable quand au même moment on doit jeter une partie de notre production.  Pourtant les transformateurs nous assurent que malgré certains enjeux d’absentéisme, ils parviennent à combler pratiquement 100 % des commandes qu’ils reçoivent. Le problème se trouve quelque part dans la chaîne entre la transformation et les détaillants, en passant par la distribution.

On travaille sur d’autres fronts aussi, en collaboration avec les différents paliers de gouvernement. On vise notamment à limiter les importations laitières et à obtenir de l’aide pour augmenter nos dons aux Banques alimentaires. Nous avons aussi demandé publiquement aux détaillants de ne pas rationner le lait et les produits laitiers dans les épiceries.

La guerre n’est pas gagnée. Nous sommes encore au début de cette crise et la situation change de jour en jour. Mais nous affrontons les batailles une à la fois. Déjà, on a été reconnu comme service essentiel par le gouvernement du Québec. Ça nous assure de pouvoir continuer à recevoir nos livraisons et nos services essentiels. On a aussi obtenu une dérogation pour le transport des biens alimentaires malgré la période de dégel. Ça nous aide à maintenir la chaîne d’approvisionnement en cas de baisse d’employés à cause du virus.

En ce moment, le risque auquel nous devons faire face est la santé de notre main d’œuvre, de la ferme aux usines, en passant par le transport et les fournisseurs. Il est primordial de conserver le plus d’employés à tous les niveaux de production. Tous les maillons de la chaîne sont essentiels pour assurer la distribution des produits jusqu’aux consommateurs. C’est pourquoi les mesures d’hygiène et de distanciation sociale sont plus importantes que jamais. C’est tentant de venir discuter avec nos fournisseurs, mais en ce moment, le risque est trop grand. Vous avez toutes les informations sur l’extranet pour les mesures à prendre et les procédures de nettoyage. Lisez-les! Vous devez les respecter!

En ce moment, la société québécoise vit des perturbations sans précédent. Tout le monde a eu à encaisser des pertes dans cette crise et ce chaos. Et nous ne sommes pas épargnés. Nous avons eu de difficiles décisions à prendre pour s’adapter aux variations du marché. Ce n’est pas facile pour personne, mais nous devons demeurer solidaires, entre nous et surtout avec l’ensemble de la société. Les producteurs de lait ont toujours été impliqués avec conviction dans leur communauté, dans toutes les régions du Québec. Ce sentiment d’appartenance et d’entraide prend tout son sens dans les périodes plus difficiles comme nous vivons en ce moment.

Pour l’instant, la chaîne d’approvisionnement du lait est maintenue. Nos employés sont à l’œuvre malgré les défis du travail à distance. On travaille en continu avec nos transformateurs pour faire le point sur la situation en temps réel et trouver des mesures pour s’adapter. En tant que producteur, c’est notre devoir de rassurer nos consommateurs et de leur rappeler que nous serons toujours au rendez-vous pour leur livrer des produits laitiers de qualité. C’est notre savoir-faire, notre contribution pour traverser cette épreuve et notre fierté.

La production locale n’a jamais eu autant d’importance pour les Québécoises et les Québécois.

On se serre les coudes. Ensemble, on va s’en sortir.

 

Bruno Letendre, président des Producteurs de lait du Québec

Le 5 avril 2020