Continuer de nourrir notre monde

Le déficit des capacités de transformation laitière au Québec est bien réel. En effet, nous en sommes arrivés à un point où le statu quo n’est tout simplement plus acceptable, car l’évolution des marchés ne fait qu’accentuer le problème.

Des capacités additionnelles sont requises pour assurer la croissance du marché. Si nous voulons continuer de le faire croitre, mais aussi de répondre aux choix des consommateurs, il faut alors des programmes structurants qui favoriseront des investissements nécessaires à l’augmentation des capacités de transformation laitière au Québec, mais plus particulièrement des capacités qui permettraient de valoriser les surplus structuraux de solides non gras (SNG). Ici comme ailleurs dans le monde, la demande pour la matière grasse est plus forte que la demande pour les SNG, ce qui fait que l’industrie se retrouve aux prises avec des surplus non requis sur le marché canadien. Ces SNG augmentent et continueront d’augmenter, notamment parce que les consommateurs optent de plus en plus pour des produits riches en gras, comme le beurre et le crème, alors que la consommation de lait à boire recule. Le contexte commercial de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique a aussi amplifié le problème en nous imposant un plafond sur les exportations de poudre de lait écrémé et de concentrés protéiques du lait, ce qui limite nos possibilités pour ces SNG. Cet enjeu est à ce point crucial qu’il pose un défi sérieux au développement durable de notre secteur.

Quant aux risques auxquels nous confrontent les capacités de transformation limitées, nous en avons vécu une manifestation très concrète l’été dernier lors d’un conflit de travail dans une usine à grand volume. Les images de lait disposé ont fait prendre conscience à la population québécoise que les capacités de transformation au Québec et dans l’est du Canada sont restreintes et peuvent malheureusement mener à du gaspillage alimentaire.

Nous opérons dans un modèle de gestion de l’offre. Chaque jour, nous nous efforçons de produire un lait de grande qualité. Cette production est le fruit d’un travail quotidien qui débute plus de 24 mois avant d’avoir les premiers litres de lait produits par une vache. La production québécoise est planifiée plusieurs mois à l’avance pour nous assurer que les usines soient approvisionnées pour répondre le plus précisément possible aux besoins des consommateurs.

 

Les gouvernements du Québec et du Canada doivent investir pour protéger notre revenu et éviter les pertes de produits. Des demandes en ce sens ont été acheminées à tous les partis politiques durant la dernière campagne électorale québécoise, il reste maintenant à voir s’ils y donneront suite.

 

Les usines de transformation fonctionnent généralement au maximum de leur capacité. Dès le moindre imprévu dans le secteur de la transformation, par exemple une grève, un bris ou un entretien non planifié dans une usine, des efforts considérables doivent être déployés afin de trouver preneur pour le lait. Toutes les solutions sont alors envisagées : nous sollicitons les autres usines du Québec, mais aussi de tout l’est du Canada, soit des Maritimes à l’Ontario. Lorsque possible, nous effectuons des dons aux banques alimentaires. Finalement, lorsqu’il n’y a plus d’autres options, nous nous tournons vers la disposition de sous-produits de la transformation de produits laitiers qui assurent un maximum de transformation pour le gras sur le marché. Malheureusement, dans des situations exceptionnelles comme cet été, nous devons parfois opter pour la disposition de lait entier. Quand on y arrive, c’est qu’il n’y a pas d’autres solutions et c’est nous, les producteurs, qui supportons collectivement ces pertes de revenus. Il n’existe aucun programme pour couvrir les pertes qui se chiffrent parfois à plusieurs millions de dollars.

Il va sans dire que cette situation est inacceptable sous tous ses angles. Pour éviter que cela ne se reproduise, nous devons agir collectivement avec toutes les parties prenantes du secteur, dont le gouvernement du Québec, qui doit d’ailleurs jouer un rôle de premier plan. Ce dernier doit se doter d’outils législatifs pour permettre de maintenir un minimum de capacité de transformation en cas de conflit de travail. La nature même de l’élevage d’animaux implique des activités qui devraient être considérées comme essentielles, et donc qu’elles soient maintenues minimalement en tout temps pour éviter le gaspillage alimentaire.

La précarité des capacités de transformation laitière au Québec rend notre industrie vulnérable. Nous ne sommes pas à l’abri d’une autre crise ou d’un autre conflit de travail qui pourrait mener à du gaspillage alimentaire. Nous n’avons aucune marge de manœuvre. Les gouvernements du Québec et du Canada doivent investir pour protéger notre revenu et éviter les pertes de produits. Des demandes en ce sens ont été acheminées à tous les partis politiques durant la dernière campagne électorale québécoise, il reste maintenant à voir s’ils y donneront suite. C’est simple, il s’agit d’être prévoyant et d’équiper dès maintenant l’industrie pour faire face à de possibles crises, mais également pour assurer une gestion optimale de la croissance à l’avenir. Le Québec est un leader dans plusieurs secteurs de la transformation laitière canadienne, dont les yogourts, le fromage et la production laitière biologique. Il faut conserver nos forces ici pour continuer d’innover et de nourrir notre monde.

 

SignatureDanielGobeil

 

Daniel Gobeil, président

 

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